« Jamais autant qu’au XVIIe siècle l’imagination n’a été aussi mise au ban des facultés de l’esprit, jamais autant qu’au siècle du rationalisme la critique de l’imagination n’a constitué le passage obligé de la philosophie et de la science. Comment accorder la liberté de l’imagination sans règles avec un idéal d’ordre et de mesure, d’exactitude et de perfection ? […] [I]l semble que le seul pouvoir que penseurs et savants de ce siècle reconnaissent à l’imagination soit celui de perturber le travail méthodique de l’entendement et de mettre en évidence l’incapacité fondamentale et irréductible de l’homme à s’égaler à la raison qui le définit pourtant mais ne le caractérise pas complètement. L’avènement de la science rationnelle de la nature a largement contribué à faire de l’imagination un obstacle à la connaissance rationnelle du monde, et de sa critique le préalable à cette connaissance. Du coup, l’imagination va définir, d’une façon qui n’est pas loin d’être seulement négative, la relation de l’homme au monde et à ses semblables lorsque l’homme ne se conduit plus selon l’ordre de l’entendement ou de la raison, lorsqu’il n’est plus un esprit qui connaît, calcule, raisonne, mais un être de désir et de passions dont le cours fortuit ne peut qu’engendrer et fortifier dans l’âme des fictions, des chimères, des fausses représentations en général. Assez significativement, l’imagination paraît moins dénoter l’aptitude de l’esprit humain à l’anticipation et la capacité à envisager et représenter ce qui n’est pas présent que la tendance inévitable mais déplorable à ignorer et à déformer la vérité, et à prendre ses désirs pour la réalité. […] On peut expliquer pourquoi les hommes imaginent […] [m]ais cela ne rendra pas acceptable moralement et métaphysiquement cette sorte de parasitage de l’entendement par l’imagination, cette sorte de folie ordinaire et commune qui s’empare de l’esprit des hommes. Pour tous [les penseurs classiques] l’imagination a pour effet principal la diminution et même l’annihilation de la liberté de l’homme qui, par elle, devient comme aliéné à cette puissance qui est en lui sans être lui. (Pierre Guenancia, “La critique de la critique de l’imagination chez Descartes” dans Les facultés de l’âme à l’âge classique)
« Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être. Nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire, et négligeons le véritable. » (Pascal, Pensées)
« Imagination. C’est cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours […]. Cette superbe puissance ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature. […] Elle fait croire, douter, nier la raison. Elle suspend les sens, elle les fait sentir. […] Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante ? […] Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au‑dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. […] Plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens ! […] Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines dont ils s’emmaillotent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lys, tout cet appareil auguste était fort nécessaire. […] Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat en soutane et le bonnet en tête sans une opinion avantageuse de sa suffisance. L’imagination dispose de tout. […] Voilà à peu près les effets de cette faculté trompeuse, qui semble nous être donnée exprès pour nous induire à une erreur nécessaire. » (Pascal, Pensées)
« L’esprit possède une puissance d’autant plus grande de former des fictions qu’il comprend moins […] et plus il comprend, plus cette puissance diminue. […] [L]es hommes peuvent former des fictions d’autant plus facilement et en nombre d’autant plus grand qu’ils connaissent moins la Nature ; comme, par exemple, que des arbres parlent, que des hommes se changent brusquement en pierres ou en sources, que des spectres apparaissent dans les miroirs, que le rien devienne quelque chose et même que des dieux se transforment en bêtes et en hommes, ainsi qu’une infinité de choses de ce genre. » (Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement)