« C’est William Labov qui a le premier travaillé de façon convaincante sur [les variantes phonétiques], en étudiant le traitement de deux semi-voyelles dans la population d’une île située au large des côtes du Massachusetts, Martha’s Vineyard : la prononciation de la diphtongue /ay/ dans des mots comme right, white, pride, wine ou wife et de la diphtongue /aw/ dans des mots comme house, out, doubt, etc. Ce que montre l’enquête de Labov c’est que le premier élément de ces diphtongues, le /a/, a une tendance à être “centralisé” chez les Vineyardais, c’est-à-dire à prendre une prononciation plus proche du /e/. […] Labov part alors à la recherche de corrélations entre ce trait linguistique (la “centralisation” des deux diphtongues) et des traits sociologiques […] Il souligne d’abord les difficultés des insulaires à se maintenir sur l’île. À l’époque de l’enquête, il y a 5563 habitants sur l’île tout au long de l’année, et 42000 estivants en plus aux mois de juin et juillet, mais cette invasion de touristes ne suffit pas à donner du travail aux habitants, et les Vineyardais connaissent un taux de chômage qui est le double de celui du reste du pays. Certains face à ces difficultés veulent partir, aller vivre sur le continent, d’autres au contraire veulent défendre leur île. Et l’étude de la situation sociale de l’île permet à Labov de formuler son schéma définitif : si l’on considère les attitudes des locuteurs enquêtés envers l’île […] on voit que plus les gens ont une attitude positive et plus ils centralisent les deux diphtongues étudiées. En d’autres termes, il y a une distribution sociale des diphtongues, ceux qui veulent rester dans l’île adoptent une prononciation « îlienne » et ceux qui veulent partir adoptent une prononciation « continentale ». […] Il va ensuite, dans une autre enquête, analyser la « stratification de /r/ dans les grands magasins new-yorkais », précisant à la fois sa méthodologie et sa théorie des rapports entre les stratifications linguistiques et les stratifications sociales. Labov étudie ici le traitement de la variable /r/ en position postvocalique dans des mots comme car, card, four, fourth. […] Cette […] enquête se fondait sur une méthodologie très simple : demander aux employés où se trouvait un certain rayon, ou à quel étage on se trouvait, afin d’obtenir une réponse (déjà connue bien sûr) dans laquelle apparaisse la forme phonétique étudiée : fourth floor (“quatrième étage”), afin de savoir si le /r/ de fourth et celui de floor étaient prononcés ou non prononcés. Les trois magasins dans lesquels l’enquête était réalisée présentaient des différences notables (localisation géographique, prix pratiqués, journaux dans lesquels ils font de la publicité, etc.), et sont donc classés en trois catégories : “le haut de l’échelle” : Saks Fifth Avenue ; “le milieu de l’échelle” : Macy’s ; “le bas de l’échelle” : S. Klein. Quant aux réalisations du /r/ elles sont notées r-1 si le phonème est prononcé, r-0 s’il n’est pas prononcé ou se manifeste par un allongement de la voyelle et d lorsque les résultats sont douteux. […] [A]u total, 62% des employés de Saks, 51% de ceux de Macy’s et 20% de ceux de Klein employaient (r-1) exclusivement ou partiellement […]. »
Basil Bernstein, né à Londres en 1924, titulaire d’un doctorat de linguistique à l’University College, a pour-suivi sa carrière à l’Institute of Education de Londres. Sa théorie des codes langagiers et de leurs effets sur la mécanique de la reproduction sociale en a fait depuis les années 1970 une figure marquante mais controversée de la sociologie de l’éducation et de la sociolinguistique. Ses travaux ont été en partie traduits en français dans plusieurs ouvrages, comme Langage et classes sociales aux éditions de Minuit. Bernstein est l’un des premiers à avoir interrogé la relation entre codes sociaux et éducationnels, et à théoriser la dimension sociolangagière et éducative de la reproduction des inégalités. Il part d’un constat, qui semble aujourd’hui banal : l’échec scolaire est plus important chez les enfants de classes populaires que chez ceux de classes moyennes ou aisées. En enquêtant sur les façons de parler des enfants avec leurs mères, Bernstein en vient à définir deux codes, liés au milieu social : le “code restreint”, utilisé par les enfants issus de milieux défavorisés, et le “code élaboré”, maitrisé par ceux de milieux plus aisés. Cette distinction a largement été mobilisée à l’appui des théories sur le handicap linguistique et des logiques d’éducation compensatoire dans les années 1970-1980, ce qui a contribué à discréditer Bernstein chez bon nombre de chercheurs s’inscrivant dans une perspective de différence et non de déficit linguistique ou culturel. Les critiques formulées à son encontre se sont pour certaines révélées approximatives, mais l’œuvre de Bernstein reste il est vrai grevée de choix terminologiques malheureux et de descriptions linguistiquement mal étayées. La manière dont il décrit les codes qu’il formalise semble en effet orientée. Par exemple, il évoque “le choix rigoureux des adjectifs et des adverbes” des classes sociales favorisées, pour l’opposer à “l’usage rigide et limité des adjectifs et des adverbes” ou à la “syntaxe pauvre” des locuteurs populaires. La sociolinguistique a depuis invalidé ce type de descriptions qui se fondent, d’une part, sur des représentations erronées de la syntaxe de la langue parlée, et qui, d’autre part, fétichisent la langue légitime, tombant ainsi sous le coup de la critique formulée par Bourdieu, selon qui la légitimité d’un discours n’a pas d’autre justification que la position dominante de celui qui l’énonce. Pour autant, certains chercheurs ont voulu, dans les années 1990, réhabiliter le propos de Bernstein, considérant que sa théorie des codes était tout sauf une théorie du handicap linguistique des classes populaires. Son propos serait, comme lui-même le faisait d’ailleurs valoir, exempt de tout jugement de valeur, et inviterait au contraire à une prise de conscience des différents codes langagiers existant au sein d’une même société. Pour lui, les difficultés scolaires de certains enfants seraient directement liées au fait que l’école requiert un “code élaboré”, ce qui défavorise les enfants des milieux populaires, ces derniers y étant moins régulièrement exposés. Les travaux de Bernstein ont en cela constitué une contribution majeure aux recherches sur les discours pédagogiques. Ils ont mis au jour les discriminations exercées par l’école qui tend à imposer une langue décontextualisée et abstraite comme seul vecteur et objet des savoirs légitimes.
« C’est William Labov qui a le premier travaillé de façon convaincante sur [les variantes phonétiques], en étudiant le traitement de deux semi-voyelles dans la population d’une île située au large des côtes du Massachusetts, Martha’s Vineyard : la prononciation de la diphtongue /ay/ dans des mots comme right, white, pride, wine ou wife et de la diphtongue /aw/ dans des mots comme house, out, doubt, etc. Ce que montre l’enquête de Labov c’est que le premier élément de ces diphtongues, le /a/, a une tendance à être “centralisé” chez les Vineyardais, c’est-à-dire à prendre une prononciation plus proche du /e/. […] Labov part alors à la recherche de corrélations entre ce trait linguistique (la “centralisation” des deux diphtongues) et des traits sociologiques […] Il souligne d’abord les difficultés des insulaires à se maintenir sur l’île. À l’époque de l’enquête, il y a 5563 habitants sur l’île tout au long de l’année, et 42000 estivants en plus aux mois de juin et juillet, mais cette invasion de touristes ne suffit pas à donner du travail aux habitants, et les Vineyardais connaissent un taux de chômage qui est le double de celui du reste du pays. Certains face à ces difficultés veulent partir, aller vivre sur le continent, d’autres au contraire veulent défendre leur île. Et l’étude de la situation sociale de l’île permet à Labov de formuler son schéma définitif : si l’on considère les attitudes des locuteurs enquêtés envers l’île […] on voit que plus les gens ont une attitude positive et plus ils centralisent les deux diphtongues étudiées. En d’autres termes, il y a une distribution sociale des diphtongues, ceux qui veulent rester dans l’île adoptent une prononciation « îlienne » et ceux qui veulent partir adoptent une prononciation « continentale ». […] Il va ensuite, dans une autre enquête, analyser la « stratification de /r/ dans les grands magasins new-yorkais », précisant à la fois sa méthodologie et sa théorie des rapports entre les stratifications linguistiques et les stratifications sociales. Labov étudie ici le traitement de la variable /r/ en position postvocalique dans des mots comme car, card, four, fourth. […] Cette […] enquête se fondait sur une méthodologie très simple : demander aux employés où se trouvait un certain rayon, ou à quel étage on se trouvait, afin d’obtenir une réponse (déjà connue bien sûr) dans laquelle apparaisse la forme phonétique étudiée : fourth floor (“quatrième étage”), afin de savoir si le /r/ de fourth et celui de floor étaient prononcés ou non prononcés. Les trois magasins dans lesquels l’enquête était réalisée présentaient des différences notables (localisation géographique, prix pratiqués, journaux dans lesquels ils font de la publicité, etc.), et sont donc classés en trois catégories : “le haut de l’échelle” : Saks Fifth Avenue ; “le milieu de l’échelle” : Macy’s ; “le bas de l’échelle” : S. Klein. Quant aux réalisations du /r/ elles sont notées r-1 si le phonème est prononcé, r-0 s’il n’est pas prononcé ou se manifeste par un allongement de la voyelle et d lorsque les résultats sont douteux. […] [A]u total, 62% des employés de Saks, 51% de ceux de Macy’s et 20% de ceux de Klein employaient (r-1) exclusivement ou partiellement […]. »
Basil Bernstein, né à Londres en 1924, titulaire d’un doctorat de linguistique à l’University College, a pour-suivi sa carrière à l’Institute of Education de Londres. Sa théorie des codes langagiers et de leurs effets sur la mécanique de la reproduction sociale en a fait depuis les années 1970 une figure marquante mais controversée de la sociologie de l’éducation et de la sociolinguistique. Ses travaux ont été en partie traduits en français dans plusieurs ouvrages, comme Langage et classes sociales aux éditions de Minuit. Bernstein est l’un des premiers à avoir interrogé la relation entre codes sociaux et éducationnels, et à théoriser la dimension sociolangagière et éducative de la reproduction des inégalités. Il part d’un constat, qui semble aujourd’hui banal : l’échec scolaire est plus important chez les enfants de classes populaires que chez ceux de classes moyennes ou aisées. En enquêtant sur les façons de parler des enfants avec leurs mères, Bernstein en vient à définir deux codes, liés au milieu social : le “code restreint”, utilisé par les enfants issus de milieux défavorisés, et le “code élaboré”, maitrisé par ceux de milieux plus aisés. Cette distinction a largement été mobilisée à l’appui des théories sur le handicap linguistique et des logiques d’éducation compensatoire dans les années 1970-1980, ce qui a contribué à discréditer Bernstein chez bon nombre de chercheurs s’inscrivant dans une perspective de différence et non de déficit linguistique ou culturel. Les critiques formulées à son encontre se sont pour certaines révélées approximatives, mais l’œuvre de Bernstein reste il est vrai grevée de choix terminologiques malheureux et de descriptions linguistiquement mal étayées. La manière dont il décrit les codes qu’il formalise semble en effet orientée. Par exemple, il évoque “le choix rigoureux des adjectifs et des adverbes” des classes sociales favorisées, pour l’opposer à “l’usage rigide et limité des adjectifs et des adverbes” ou à la “syntaxe pauvre” des locuteurs populaires. La sociolinguistique a depuis invalidé ce type de descriptions qui se fondent, d’une part, sur des représentations erronées de la syntaxe de la langue parlée, et qui, d’autre part, fétichisent la langue légitime, tombant ainsi sous le coup de la critique formulée par Bourdieu, selon qui la légitimité d’un discours n’a pas d’autre justification que la position dominante de celui qui l’énonce. Pour autant, certains chercheurs ont voulu, dans les années 1990, réhabiliter le propos de Bernstein, considérant que sa théorie des codes était tout sauf une théorie du handicap linguistique des classes populaires. Son propos serait, comme lui-même le faisait d’ailleurs valoir, exempt de tout jugement de valeur, et inviterait au contraire à une prise de conscience des différents codes langagiers existant au sein d’une même société. Pour lui, les difficultés scolaires de certains enfants seraient directement liées au fait que l’école requiert un “code élaboré”, ce qui défavorise les enfants des milieux populaires, ces derniers y étant moins régulièrement exposés. Les travaux de Bernstein ont en cela constitué une contribution majeure aux recherches sur les discours pédagogiques. Ils ont mis au jour les discriminations exercées par l’école qui tend à imposer une langue décontextualisée et abstraite comme seul vecteur et objet des savoirs légitimes.