« [Différentes] stratégies d’exclusion [sont] mises en œuvre dans nos sociétés pour justifier l’exploitation animale et ses abus, tout en modérant la culpabilité des acteurs et des spectateurs, c’est-à-dire en excluant l’animal de notre sympathie et, du même coup, de notre considération morale. Ces stratégies, outre l’anthropocentrisme lui-même qui en infériorisant l’animal permet à l’homme de se distancier de lui émotionnellement, se composent notamment de ce qui peut apparaître comme des “discours-alibis” (les alibis historique, alimentaire, économique, thérapeutique, l’appel à la tradition, etc.) et de trois stratagèmes. Le premier est la négation des torts causés, que Chapouthier appelle le déguisement de la réalité, qui passe d’abord par la dissimulation de la souffrance animale, derrière les portes des laboratoires ou dans les grands baraquements de l’élevage industriel, et ensuite par l’euphémisation, puisque les chasseurs “récoltent”, les chercheurs “euthanasient” ce qui n’est jamais que du “matériel biologique” tandis que les abattoirs ne sont que des “unités de transformation d’aliments”. Dans tous les cas, et bien d’autres encore, la souffrance animale est dissimulée ou déguisée sous une terminologie plus propre, abstraite, agricole ou mécanique. Le deuxième stratagème est le découpage des responsabilités, c’est-à-dire la division du travail : « les abatteurs ne sont pas responsables de l’abattage puisque les consommateurs leur réclament de la viande et les consommateurs ne ressentent aucune responsabilité puisque la viande leur arrive dans un petit morceau de plastique d’une façon complètement neutre » (G. Chapouthier, Les droits de l’animal, Paris, PUF, 1992, p. 70). Le troisième stratagème, enfin, est la dévalorisation de la sympathie pour les animaux : il consiste tout simplement à présenter la défense des animaux, ce que l’on pourrait appeler d’une manière large le mouvement “animaliste” dans son ensemble, comme une attitude irrationnelle, sentimentale et juvénile, faible, féminine parfois […], ridicule toujours. » (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « Le critère de la souffrance dans l’éthique animale anglo-saxonne » in Jean-Luc Guichet (dir.), Douleur animale, douleur humaine : données scientifiques, perspectives anthropologiques, questions éthiques, Paris, Quae, 2010)

« [Différentes] stratégies d’exclusion [sont] mises en œuvre dans nos sociétés pour justifier l’exploitation animale et ses abus, tout en modérant la culpabilité des acteurs et des spectateurs, c’est-à-dire en excluant l’animal de notre sympathie et, du même coup, de notre considération morale. Ces stratégies, outre l’anthropocentrisme lui-même qui en infériorisant l’animal permet à l’homme de se distancier de lui émotionnellement, se composent notamment de ce qui peut apparaître comme des “discours-alibis” (les alibis historique, alimentaire, économique, thérapeutique, l’appel à la tradition, etc.) et de trois stratagèmes. Le premier est la négation des torts causés, que Chapouthier appelle le déguisement de la réalité, qui passe d’abord par la dissimulation de la souffrance animale, derrière les portes des laboratoires ou dans les grands baraquements de l’élevage industriel, et ensuite par l’euphémisation, puisque les chasseurs “récoltent”, les chercheurs “euthanasient” ce qui n’est jamais que du “matériel biologique” tandis que les abattoirs ne sont que des “unités de transformation d’aliments”. Dans tous les cas, et bien d’autres encore, la souffrance animale est dissimulée ou déguisée sous une terminologie plus propre, abstraite, agricole ou mécanique. Le deuxième stratagème est le découpage des responsabilités, c’est-à-dire la division du travail : « les abatteurs ne sont pas responsables de l’abattage puisque les consommateurs leur réclament de la viande et les consommateurs ne ressentent aucune responsabilité puisque la viande leur arrive dans un petit morceau de plastique d’une façon complètement neutre » (G. Chapouthier, Les droits de l’animal, Paris, PUF, 1992, p. 70). Le troisième stratagème, enfin, est la dévalorisation de la sympathie pour les animaux : il consiste tout simplement à présenter la défense des animaux, ce que l’on pourrait appeler d’une manière large le mouvement “animaliste” dans son ensemble, comme une attitude irrationnelle, sentimentale et juvénile, faible, féminine parfois […], ridicule toujours. » (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « Le critère de la souffrance dans l’éthique animale anglo-saxonne » in Jean-Luc Guichet (dir.), Douleur animale, douleur humaine : données scientifiques, perspectives anthropologiques, questions éthiques, Paris, Quae, 2010)